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D’OEil et d’oubli maquette

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D’Encoche, d’assise et d’au-delà -

Un regard sur la scénographie de Matthieu Stefani pour D’OEil et d’oubli

Par Jo Te-Jung Chen

 

L’installation sculpturale que propose le scénographe Matthieu Stefani pour D’OEil

et d’oubli – une structure composée d’une cinquantaines de modules de bois aux quatre

modèles différents, pouvant s’encocher l’un dans l’autre avec une multitude de

possibilités – sert d’assise à l’écriture chorégraphique de Nans Martin. Un entrelacs de

traversées de souvenirs intimes est orchestré par le chorégraphe avec la volonté de

dépassement : de l’insoutenable deuil de la souffrance individuelle à la réconfortante

consolidation des liens subsistants. Cette polyphonie d’états de relèvement – une

potentielle métamorphose transcendante – s’incarne dans la modularité née de la

conception paramétrique du dispositif scénographique, de même que dans son « entreforme

» générée par la manipulation des danseurs au cours de la progression spatiotemporelle

de la pièce. Ce combinatoire quasi-infini ouvre un passage de locus à topos :

un espace potentiel nourri d’une pensée d’Open culture participative.

Au commencement, l’installation prend la forme d’une cathédrale appelant, avec

l’espoir d’apaisement et de reconstruction, au rassemblement, faisant écho à la devise de

la création chorégraphique : plus fort que de simple oubli, c’est l’être-ensemble. Tout au

long de la pièce, le dispositif sera transformé par les danseurs. Cette opération peut se

résumer comme il suit : du vertical à l’horizontal : l’aplatissement étant accompagné de

la suppression des obliques ; puis l’émergence d’un dédoublement – à partir de la

matrice dont la composition initiale comporte des biais – étant lui structuré seulement

par des croisements perpendiculaires. Au final, ces deux entités transfigurées s’uniront,

toutes les pièces posées à plat, par terre, sans plus être encochées, mais juste reposant

tête bêche, libres, tissant une étendue fertile.

Métaphore de ces interprètes d’abord isolés puis rapprochés et reliés, chaque

module de Matthieu Stefani est un élément de re/construction, de re/fondation ; chaque

encoche, possibilité de connexions, de renforcement. Le système d’encoches, un moyen

de se soutenir, de se fixer, de ne pas se lâcher, montre pourtant implicitement un

manque, une plaie encore ouverte dans chaque partie constituante. Dans une structure

montée-encochée, chaque pièce a toujours besoin de l’autre pour être stabilisée. Posée

par terre, ce mécanisme perd sa fonction de montage structuré, mais ces encoches vides

deviennent des brèches d’où sortiront des nouvelles pousses de vitalité.

La plastique de la scénographie reflète la narrativité de cette danse-journal

intime : d’une part, la matérialité bien présente du dispositif forme un point d’ancrage

face à l’instabilité du psychisme de chacune de ces existences vidées de toute matière. En

soulevant le poids d’une planche, ils s’allègent du fardeau de l’invisible et immesurable

tristesse. Ce chantier de décomposition et de recomposition, une fois entrepris, devient

l’objectif commun de ces individus dispersés. D’autre part, les couches de contreplaqué

constituant la planche suggèrent une dimension unitaire et constitutive d’un ensemble,

un pouvoir sédimentaire de fondation, ou encore une image de strates géologiques, la

mémoire d’une chronologie des vécus, le déploiement d’une topographie mentale.

Comme une double fugue, chorégraphie et scénographie se suivent, se répondent,

s’illustrent et s’enrichissent, offrant de plus denses interprétations. En harmonie, ces

deux lignes mélodiques se superposent : le mouvement de l’une annonce le changement

de l’autre ; la métamorphose de celle-ci présage la redisposition miroitée de celle-là. Les

danseurs tracent une carte pour naviguer dans leur psychisme, leurs traversées

dessinant les lignes d’un échiquier. Tandis que Matthieu Stefani se présente comme un

cavalier performant une dialectique triangulaire – l’imaginaire né du rationnel, le

construit s’adonnant au fragmentaire, l’éternel gravé dans le passager. Tel un géographe

qui emploie un système de coordonnées cartésiennes, c’est un scénographe qui parle

avec l’ordonnée, l’abscisse et la cote. Il installe sur le plateau un univers plastique

rationnel et minimaliste, mais laissant toute possibilité aux corps fluides des danseurs

de le remodeler et de le dépasser.

La scénographie in-situ et évolutive de Matthieu Stefani se présente comme un

allié, un appui et un pont dans D’OEil et d’oubli : un pont sur scène, au-dessus d’une zone

de marais stagnante, un brumeux non-site des souvenirs s’effaçant inexorablement. Elle

est un pont, hors scène également. Par sa morphologie vouée au devenir, elle assure le

rôle d’interlocuteur et de catalyseur du processus de la création chorégraphique,

préparant un lieu favorable à son éclosion.

Ces modules de contreplaqué, plus proches d’éléments de construction que d’un

accessoire facilement manipulable, défient la gestuelle des danseurs, cisèlent leur

grammaire du langage en mouvement. Les interprètes et l’espace scénique se

transfigurent mutuellement : ils s’actionnent, se redessinent et se redéfinissent. Un

processus organique s’opère entre ces deux matières de création : le corps et le matériau

plastique - dans sa forme comme dans son « informe » ; moins dans son contenu mais

plus dans son « incontenu ».

C’est une scénographie qui sait converser avec cet art vivant, tout en étant

plastiquement autonome, insoumise et saisissante. Pour D’OEil et d’oubli, Matthieu

Stefani a créé un lieu osmotique, un deuxième plateau qui s’étend au-delà des confins

physiques de l’espace scénique. Les danseurs se déplacent tout en déplaçant la

scénographie ; ils activent l’espace autour d’eux, de même que ce « site » pour soi,

recherché dès le début, finira par les habiter. Cette synergie générée, un duo réussi. Un

geste scénographique sobre mais suffisant, un défi accompli.


D'oeil et d'oubli @ P. Berger
D'oeil et d'oubli @ P. Berger